Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
La fête au village.

Aujourd’hui, c’est la fête au village. Oh ! non pas une fête comme autrefois, une fête pour laquelle on mettait le beau costume du dimanche et un coeur tout neuf. Non ! Une fête pour les touristes.

N’empêche que fête quand même, et tout le bourg s’est orné pendant la nuit, d’une multitude de petits drapeaux jaunes, verts et rouges qui semblent dire au soleil : “Tu seras de la partie Hein ! ne nous laisses pas tomber !”

Les premiers levés sont bien sûr les marchands. Ils sont arrivés aux premières lueurs du jour et les voilà qui installent leurs stands à grand fracas pendant que les maisons s’étirent une dernière fois et ouvrent leurs paupières.
Ici, le marchand de frites qui épluche une montagne de pommes de terre. Là, le stand du confiseur qui attirent déjà les abeilles. Plus loin, les baraques, pardon, les métiers des forains qui brossent de grands ours en peluches sous les regards tendres des poupées aux cheveux d’or.
Ces gens-là ce sont de professionnels de la fête. Ils ont le coeur durci par l’habitude et leurs souvenirs sont les fameux jours de grande caisse d’avant la guerre. “En ce temps-là, Monsieur, on savait fêter” disent-ils en pensant, qu’en ce temps-là, on savait dépenser.
Là-bas, devant le monument aux Morts, il y a un de ces nègres, noir comme la nuit, qui installe sur une grande toile posée à même le sol, ses colliers, ses gourmettes, sa famille d’éléphants en ébène, sans oublier toute une série de sacs en cuir finement décorés par des mains expertes sous des cieux lointains. Il dispose son piège comme l’araignée, puis il va s’accroupir et scruter de ses grands yeux tout blancs, les visages des passants.
Mais l’heure tourne, les ombres deviennent plus courtes. Là-bas, sur la place de la Mairie, les musiciens de la fanfare, en uniformes décorés comme des généraux, prennent place derrière leurs notes. Le chef lève sa baguette et effarouchés par les premières notes, les pigeons se réfugient sur les toits.
Le cortège s’ébranle et remonte la grand-rue entre deux haies de visages qui sourient, de mains qui applaudissent. Derrière les musiciens, voici un groupe folklorique venu d’Italie. Les garçons portent des chemisettes vertes, les filles des robes de dentelles blanches. On dirait un pré fleuri qui parcourt la cité au son d’un vieil accordéon.
Puis, viennent les vignerons en longs habits noirs. Leurs sabots marquent le pas sur la chaussée. Ils portent l’un une hotte, l’autre une houe, donnant le bras à des filles aux joues colorées comme des pommes de la Saint Nicolas.
Mais les bravos de la foule annoncent une groupe hors du commun. La foule a tellement soif de nouveautés, de jamais vu ! Ce sont des lanceurs de drapeaux. Ils arrivent précédés d’une demie douzaine de tambours qui roulent comme le tonnerre. On les croirait fraîchement sortis d’un film du Moyen-Age. Dans leurs mains les oriflammes tournent et virevoltent, partent à l’assaut du ciel, s’épanouissent en fleurs merveilleuses avant de retomber rattrapés par des mains expertes. Stimulés par les bravos, les drapeaux repartent de plus en plus haut.
Puis un autre fanfare : des yeux attentifs à ne pas perdre la piste des notes, les lèvres écrasées sur les embouchures des instruments, le corps prisonnier d’un boa de cuivre.
Arrivent les guides de haute montagne, l’air goguenard de défiler ainsi sur une route si plate, la corde de rappel tressée en boucles, le piolet à la main.
Une tache de multicolore et vivante : un groupe venu de Bulgarie. On a beau dire, la musique slave vous prend tout entier. Ici, l’accordéon est encadré par une clarinette et une trompette qui rivalisent de vélocité.
Mais voilà que s’avance le groupe des enfants, petites grands-mères, petits pépés en costumes d’autrefois. La foule émue redouble ses bravos. Mais nullement troublés, les petits avancent la tête fièrement dressée.
Pour terminer, voici les chasseurs alpins. Chaque note un pas. Ils semblent jouer avec leurs pieds. La foule se tait, elle fait place et chacun se dit :”Nos gars n’ont-ils pas fière allure ?”

Mais pour celui qui sait regarder la fête n’est pas terminée. Il peut à loisir voyager dans le monde des visages. Il y lira la joie, la mélancolie, le regret et l’espoir. Dans ce monde il rencontrera les visages des paysannes descendues de leur montagne. Visages burinés par le soleil, creusés comme la terre labourée. Visages des paysannes qui ont du poil au menton, comme leurs chèvres.
Il y a aussi les vieux cachés sous leurs grands bérets. Ils apportent avec eux, un peu d’air de la montagne, parfums de gentianes et de rhododendrons qui luttent contre l’odeur âcre des frites vendues à pleins cornets.

Je ne regarde pas l’immense foule des visages anonymes, blasés des touristes. Ils ont oublié d’emporter leur coeur en vacances faute de place dans leurs voitures surchargées. Ils comparent la fête de cette année à celle de l’année dernière à celle de ... Ils oublient de vivre et découvrent avec un an de retard, qu’ils étaient heureux, et qu’ils sont passés à côté du bonheur.

Il y a aussi les photographes, ceux qui regardent le monde à travers un objectif, ceux qui recadrent le monde à leur image. Ils sont à l’affût, comme des chasseurs et regardent le monde récréé sur un écran. Ils sont comme les chercheurs de champignons, le panier au bras, cueillant ici un visage, là un sourire. Ils luttent contre le temps et mettent du bonheur en conserve.
La fête a fait le tour du village. Elle a éclaboussé les vieilles maisons de musique et de cris. Elle a réchauffé les coeurs et fait fleurir des sourires. Je serais rentré chez moi, la tête pleine de souvenirs, le coeur léger, mais, au détour d’une rue, je suis passé devant une grande maison sans couleurs et j’ai vu ...

Oui, j’ai vu, sur les bancs, dans un jardin grand comme un mouchoir des petits vieux, des petites vieilles.


Il y avait celle qui ouvrait de grands yeux toujours étonnés, celle qui souriait à tout le monde, celle qui semblait dire bonjour aux passants et qui n’en finissait pas de trembler.
Il y avait le grand-père courbé sur sa canne, dans sa bouche une pipe éteinte car il n’a plus la force de la rallumer sans aide.

IL y avait là, tous ces vieux et devant eux des adolescents avaient garé des grosses motos étincelantes dont ils nettoyaient les chromes avec tendresse.

Deux mondes dans une même cour.
L’espoir et le regret réunis.
Hier et demain qui ne se comprennent pas.

et par dessus tout ça, ce coquin grand coquin de soleil qui n’en finit pas de compter le temps.

Notre temps.
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