Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
L’épicier.

Quand je pousse la porte, ce sont les odeurs qui m’accueillent. Là, devant moi, des abricots aux joues rouges comme des petites filles. Ici, des pêches qui semblent s’être faites belles tout exprès. Plus loin, le fumet des salaisons suspendues à des ficelles.
Eh oui ! aujourd’hui, je vous invite à faire un tour chez l’épicier. Alors prenez vite votre panier. Allons-y.

L’épicier de mon village a fermé boutique depuis bien longtemps déjà. Maintenant, les gens s’en vont, une fois par semaine, à la ville. Ils reviennent les paniers chargés jusqu’au bord. Ils font les courses. Ils ne prennent plus le temps de regarder, de sentir avant de choisir.

Quand j’étais gosse, c’est avec joie et orgueil que je poussais la porte du magasin du père André. Maman me disait : “va me chercher des pommes et rapporte-moi en de belles !”
Alors, fier de l’importance de ma mission, je courrais chez l’épicier.

Une porte qui s’ouvre, un carillon qui résonne : me voilà dans mes souvenirs.

Jouant à cache-cache derrière les grands verres remplis de bonbons et de friandises, André, indifférent aux saisons, m’accueillait avec le sourire. Levé à quatre heures, il était allé aux halles pour être le premier. Il avait discuté âprement avec les grossistes, choisissant les légumes les plus frais, les fruits les plus parfumés, marchandant chaque prix, car c’était un peu nous tous qu’il avait l’impression de défendre.
Quand il revenait, je prenais le chemin de l’école et nous nous disputions entre gosses, pour lui donner un coup de main quand il déchargeait sa vielle camionnette. Car il y avait toujours un fruit un peu bosselé pour celui qui saisissait l’anse d’un panier un peu trop lourd.
Dans son magasin, André faisait régner un ordre de pharmacien. Chaque chose avait une place bien à elle et je me souviens d’une mystérieuse lampe dont il se servait pour contrôler, un à un, les oeufs avant de le poser dans un grand cornet.
Il y avait aussi deux gros pots en porcelaine blanche avec un petit robinet d’où s’écoulait la moutarde ou le condiment. Près de porte, se dressait une grande machine étincelante. Le monstre servait une fois par semaine, pour torréfier le café. Ce jour-là, tout le voisinage se promenait les narines ouvertes, humant la bonne odeur du café et les ménagères s’empressaient de faire provisions de grains noirs qu’elles enfermaient dans des récipients aux couvercles hermétiques, comme pour mieux retenir les odeurs vagabondes.
André vendait de tout et il suffisait de faire un tour chez lui, pour avoir des idées de menus pour toute la semaine.
En automne, arrivait un grand baril de harengs salés et voilà tout le village parti pour une cure de poissons. Au printemps, c’étaient les premières asperges, les premières laitues, les pommes de terre nouvelles. Puis venait le temps des tomates, des myrtilles et ainsi, André régnait en maîtres sur nos estomacs.
Le diable d’homme avait acquis au cours des années, une telle maîtrise pour vendre ses marchandises, que décidé d’acheter des prunes, vous reveniez avec des mirabelles dont il avait su si bien vanter la douceur.
Oui, André fait partie des souvenirs de mon enfance. Je l’ai vu, les yeux au ras du comptoir. Je lui ai apporté mes petiotes économies en échanges de ses grand cornets surprises.
Un jour, il m’appela “jeune homme” et je découvris, ce jour-là, qu’André avait des cheveux blancs.
Un matin, les lourds rideaux de fer restèrent baissés. On parlait depuis bien longtemps déjà de ce grand magasin où les clients pouvaient se servir eux-mêmes.
Le monde était devenu trop étroit pour les petits épiciers.

Après la mort d’André, on vendit sa maison. Le nouveau propriétaire fit faire de grandes transformations. Les vitrines furent remplacées par des fenêtres et la porte fut condamnée.

Derrière elle, au fond de ma mémoire se cachent les bruits, les couleurs et les odeurs de ma jeunesse.

André, étais-tu heureux ? Le soir, tu faisais tes comptes comme tous les épiciers, mais as-tu jamais compté


Tout l’amour que tu nous as donné ?
Les photographies, reportages, textes et poemes sont la propriété intellectuelle de Jean-Paul Brobeck et ne peuvent être utilisés qu'avec l'autorisation écrite de l'auteur.