Un miroir pour 3 visages.
Brobeck Jean-Paul
La durée.


Quand il arriva, là-bas, à l’orée de la forêt, l’homme s’arrêta. Il se retourna et l’on vit briller, dans ses yeux, comme un éclat étrange : vous savez, cette lueur que l’on aperçoit dans les yeux des enfants, cette lueur qui éclaire le visage de celui qui comprend.
Alors, l’homme prit place sur le banc en bois de bouleau, sortit sa pochette de tabac, sa pipe et d’un doigt méticuleux, il la bourra.
J’aime les fumeurs de pipe. Ce sont des gens qui savent prendre du temps. Une pipe se courtise et n’accepte pas n’importe qui au bout de son tuyau.
Une cigarette, une sèche, un clop, ça se prend et puis ça se jette. On n’oublie jamais une pipe et, le dialogue terminé, la pipe rejoint la place qui lui est réservée.
Car c’est bien d’un dialogue qu’il s’agit, dialogue entre le fumeur et sa pipe, dialogue ponctué par de petits nuages de fumée et qui élèvent la pensée.

Dressons l’oreille. Écoutons.

Il y a bien longtemps que l’homme s’était mis en route. Pour tout vous dire, cela faisait cinquante ans. Une route n’est jamais droite sur cinquante ans, il y a toujours des virages, des montées, des descentes et quelques carrefours obligatoires.
Cinquante ans : c’est déjà un peu plus de la moitié.
Cinquante ans : c’est déjà beaucoup de fatigue, le coeur souvent griffé.
Cinquante ans : ce sont des jours de soleil et des jours de pluie, des hivers et des étés, des automnes nostalgiques et des printemps enivrants.
Oui, cinquante ans c’est déjà plus de la moitié.
Quelle est la longueur du reste ?
N’est-ce pas cette incertitude qui permet finalement de continuer ?
Ah! si l’on savait !
La vie sera-t-elle encore vivable ?
Et puis, dites-moi, qu’est-ce que le temps ?
Avez-vous songé à toute l’imagination dont ont fait preuve les hommes pour mesurer le temps avec de plus en plus de précision ?
Pourquoi ?
Dites-moi ?
Pourquoi, quand il suffit de compter les battements de son coeur.
N’est-ce pas là, la clef du mystère ?
Car on a toujours confondu le temps et la durée.
Le temps fait partie de l’Éternité. Il s’écoule à pas réguliers, sans aucune chance de l’arrêter. Il avance inexorablement. On a beau inventer des machines de plus en plus précises, jamais on n’arrivera à la précision ultime.
Le coeur de toute chose vit dans la durée.
Les saisons s’enfuient ou prennent du plaisir à traîner les pieds.
Les jours s’envolent ou s’éternisent à volonté.
C’est bien là, la définition de la durée, car elle implique une conscience.

Alors, laissons le temps aux savants
Et vivons notre durée au rythme de notre coeur.




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