Brobeck Jean-Paul - Un miroir pour trois visages
Je dis ça,
et je n’dis rien.


« Le français est une langue vivante. »

On ne court aucun risque à enfoncer une porte ouverte, si ce n’est d’être ridicule.
Vivante. Bien sûr que oui ! Une langue vivante en opposition à une langue morte. Alors là, vous avez tout à fait raison.
Mais ce n’est pas mon propos.

Par « langue vivante », j’entends une langue qui continue régulièrement à s’adapter, à se transformer. Oserais-je aller jusqu’à dire s’enrichir ?

Là, je vous arrête ! Je ne suis plus d’accord. Et je suis même et malheureusement convaincu du contraire, car, nonobstant l’indispensable adoption de quelques mots d’origine étrangère, je n’ai nullement l’impression d’un quelconque enrichissement.
Je suis plutôt persuadé du contraire. Notre langue abandonne progressivement beaucoup d’éléments qui lui conféraient précision, distinction et charme.

Je m’explique :

Le Monde du vivant, et entre autres celui de la langue, est soumis à une loi omniprésente : la loi du moindre effort. On ne va pas se compliquer la vie ! Pourquoi faire compliqué, quand on peut s’en passer ? Alors, on jette l’imparfait du subjonctif, on relègue certains mots aux oubliettes, on conjugue à tort et à travers, on prend des libertés qui deviennent inadmissibles.

Je vais passer pour intolérant.
Je m’en fiche éperdument.
Sous prétexte de vouloir « démocratiser » (notre langue appartient bien à tout le monde à ce que je sache), on allège, on admet des variantes orthographiques sous le prétexte qu’une « clé » ou anciennement « clef » ouvre quand même une serrure.

Où va-t-on ? Je vous le demande.

À notre époque, la langue française, notre belle langue, revêt des habits d’ailleurs. Il n’y a qu’à se rendre en banlieue, pour s’apercevoir que l’on ne sait plus causer, que l’on ne comprend plus ce « qu’ils » disent. La vertu fédératrice de la langue prend désormais des accents discriminatoires.

Et la démocratisation prend des allures de nivellement. Par le bas, j’entends bien le clamer tout haut

Ce qui est le plus regrettable, à mon avis, c’est que ce n’est pas uniquement « la rue » qui transforme notre langage. Ô non ! Il est dorénavant de bon ton, ou pour utiliser l’anglicisme « up to date » d’employer un langage re-loocké pour chaque circonstance. Le fonds du discours passe au second plan, car il convient avant tout de faire paraître une certaine idée de supériorité en donnant l’impression, via le langage employé, d’appartenir au cercle des initiés.

A défaut d’être clair et compréhensible, le message revêt un masque ésotérique et provoque une fascination, voire une sorte de respect admiratif.

« Il doit en connaître un sacré morceau, parce qu’il cause bien. »

L’église catholique abandonne de plus en plus le latin pour être plus proche de ses fidèles. On remarque le même mouvement pour le langage profane. Et, si les Catholiques apprennent à relire les textes, il faudra peut-être, dans un proche avenir, nous munir d’un traducteur franco-français, pour aller acheter sa baguette quotidienne.

Moi, je dis çà,
Et je dis rien ...

Exercices pratiques :

1) Une entreprise déclare :

Nous attachons une grande importance au recrutement des jeunes parce qu’ils possèdent intrinsèquement des capacités d’innovation.

Traduction :

Dans notre entreprise, nous engageons de façon préférentielle des jeunes, parce qu’ils sont plus malléables. Nous virons systématiquement les anciens dès qu’ils ont acquis suffisamment d’expérience pour oser réclamer un salaire adapté à leurs compétences.

Prenez bonne note, vous, les futurs anciens !


2) Déclaration officielle :

L’état de nos connaissances actuelles ne nous permet pas d’affirmer que la maladie de la vache folle est transmissible à l’homme.

Traduction :

Mangez en paix. Si vous tombez malade, c’est que les connaissances auront évolué.

Bon appétit.

3) Longévité :

Actuellement, on ne pose plus la question de la durée de la vie en termes de longévité pas en termes de qualité.

Traduction :

Crevez les vieux. Plus vite, sera le mieux. Mais surtout dépensez avant de disparaître.

Quel est l’âge légal de la sénilité ?

4) Titres : et distinctions :

La balayeuse : technicienne de surface.
La caissière : l’hôtesse de caisse.
Le facteur : l’accompagnateur de colis
Le paysan : l’entrepreneur agricole.

Extrapolons si vous le voulez bien.

Le senseur : garde-chiourme
Le boucher : chirurgien de protéines animales
Le boulanger : fournisseur de glucides complexes.
L’agent de circulation : indicateur de direction.
Le pollueur : émanateur nocif
Le gamin : le con de demain
Le jeune : élaborateur de nos retraites.
Et pour la bonne bouche :

Le vibromasseur : sexe à piles.



Les photographies, reportages, textes et poemes sont la propriété intellectuelle de Jean-Paul Brobeck et ne peuvent être utilisés qu'avec l'autorisation écrite de l'auteur.